« Seeing Beyond »     

La série « Seeing Beyond » est un projet non défini que j’ai commencé depuis mon arrivée en France. Réalisées sur douze ans entre 2007 et 2019, la vingtaine d’images réunies ici frappent par leur esthétique sculpturale en noir profond, en blanc agressif et insistent sur la fragmentation, la mise en relief et sur la qualité de la matière. Au-delà de l’anecdote, les photographies ne semblent pas rendre compte de l’instant présent mais d’un monde imaginaire, spirituel, en s’imprégnant d’une atmosphère hors du temps.  

Ce travail est sur les superstitions coréennes et provient de mes propres souvenirs d’enfance, du temps passé à observer quelques rites d’offrandes pratiquées à la maison par ma mère. Par exemple, l’accrochage d’un merlan séché avec ses dents affilées au-dessus d’une porte d’entrée protégeait la maison le jour et la nuit, car les poissons avec leurs dents agressifs montrent leur force face au mauvais sort et s’endorment les yeux toujours ouverts. Également, le fait de poser des assiettes de gâteau de riz recouvert d’un glaçage de haricots rouges dans chaque pièce, avant de le déguster, écarte le mauvais sort et la maladie. La couleur rouge est avant tout une couleur de protection dans mon pays.

Pendant mon enfance, j’ai été également fasciné par deux figures énigmatiques et imaginaires qui apparaissent dans la mythologie coréenne. L’une est appelée haetae (해태) et ressemble à un lion recouvert d’écailles avec une corne sur le front. Elle est considérée comme l’animal « omniscient », capable de distinguer la vérité ou le bien du mal et elle protège les bâtiments du feu et des catastrophes naturelles. L’autre est une sorte de gobelin de nuit effrayant appelé dokkaebi (도깨비) à l’aspect grotesque et humoristique, qui fait des plaisanteries aux mauvais gens ou enrichir les bonnes personnes. Elle est plus particulièrement en rapport avec la peur du monde des ténèbres et de la mort. 

Sous l’influence inconsciente du chamanisme coréen, à l’affût d’une expérience surnaturelle et fantastique en contact avec dix mille esprits qui vagabondent, je photographie de manière vernaculaire, en noir et blanc, dans une matière très contrastée et dense, et en prenant la lumière d’un flash ou du clair-obscur afin de décortiquer et dévoiler les choses cachées au monde extérieur.

Se référant à mes propres expériences dans la vie quotidienne comme la mort de mon chat à la suite de la chute d’un balcon, ou à des peaux mortes causées par une infection de ma main droite, mon attention s’intéresse à une transition vers un état futur après la mort. 

Par ailleurs, notre regard est invariablement attiré par le cadrage en gros plan qui permet de fragmenter le corps humain et d’évoquer un sentiment de malaise plus ou moins palpable, comme une « inquiétante étrangeté » rendue par la négation de la forme, par l’annulation des identités sexuelles ou par l’effacement du visage humain.

Mon propre corps présenté comme un objet non-vivantet la présentation des autres modèles humains également transformées en objet inanimé ou en posture animalière nous laissent apercevoir les puissances spirituelles. En effet, posés sur des autels comme des offrandes ou en état chamanique, ils nous rappellent le fondement de l’animisme qui considère une âme à chaque entité du vivant et du non-vivant.  C’étaient pour moi des rites personnels dans une continuité temporelle entre la vie et la mort, l’âme et l’esprit, les vivants et les morts. Par conséquent, l’apparition de l’animisme dans mon travail a pour but de donner au monde équilibre et harmonie.

Les lumières nocturnes viennent sensibiliser la rétine en évoquant un sentiment étrange, énigmatique voire inquiétant. La série « Seeing Beyond » nous invite à sortir d’une figure vouée à la représentation comme s’il s’agissait de laisser apparaître une sensation inopinée, hors de contrôle. Les rapprochements formels entre les corps vivants et les éléments naturels pousseraient l’image vers un au-delà de temporalité universelle tout en gardant un monde spirituel et énigmatique.

« Seeing Beyond »

The set of photographs called « Seeing Beyond » is an undefined project that I started upon my arrival in France. Produced over twelve years between 2007 and 2019, the twenty images shown here strike by their sculptural aesthetics in deep black, in aggressive white and emphasize the fragmentation, the relief and the quality of the material. As a point of interest, the photographs do not seem to reflect the present moment but a spiritual and imaginary world while immersing themselves in an atmosphere out of time.

This work is about Korean superstitions and comes from my own childhood memories, from the time spent watching my mother practicing some rites of offering at home. For example, the hanging of a dried whiting with its sharp teeth over a front door protects the house night and day, since this fish with its aggressive teeth shows strength against bad luck and sleeps with eyes open. Or placing a plate of rice cake covered with red bean icing in each room, before it is savored, keeps away bad luck and disease. The red color is a sign of protection in my country.

During my childhood, I was also fascinated by two enigmatic and imaginary figures that appear in Korean mythology. One is called haetae (해태) and looks like a lion covered with scales and a horn on the forehead. It is considered as the "omniscient" animal, capable of distinguishing between truth and good from evil, and protects buildings from fire and natural disasters. The other is a kind of scary night goblin called dokkaebi (도깨비) with a grotesque and humorous look, that makes jokes to bad people or makes the good people rich. It is particularly related to the fear of the world of darkness and death.

Under the unconscious influence of Korean shamanism, on the lookout for a supernatural and fantastic experience in contact with ten thousand of wandering spirits, I photograph in vernacular manner, in black and white, with a very contrasting and dense material, and by using the light of a flash or chiaroscuro to dissect and reveal things hidden to the outside world.

Referring to my own experiences in everyday life such as the death of my cat after a fall from the balcony, or dead skin caused by an infection of my right hand, my attention is concerned about a transition to a future state after death.

Moreover, our gaze is invariably attracted by close-up framing that allows us to fragment the human body and evoke a more or less palpable feeling of uneasiness, such as a "disturbing strangeness" caused by the negation of form, by the cancellation of sexual identities or the absence of human face.

My own body presented as a non-living object and the presentation of other human models also turned into an inanimate object or an animal posture enable us to see the spiritual powers. Indeed, placed on altars as offerings or in a shamanic state, they remind us of the foundation of animism that gives a soul to each entity of the living and non-living. They were for me personal rites in a temporal continuity between life and death, the soul and the spirit, the living and the dead. Therefore, the appearance of animism in my work aims to give balance and harmony to the world.

The nocturnal lights sensitize the retina evoking a strange, enigmatic and even disturbing feeling. The series « Seeing Beyond » invites us to look beyond a figure dedicated to the representation to feel an unexpected sensation out of control. Formal comparisons between living bodies and natural elements push the image beyond the universal temporality while keeping a spiritual and enigmatic world.